26 juin 2011

Discours sur le bonheur

d’Emilie du Châtelet
Mise en scène de Béata Nilska, avec Edith Vernes et Sylvain Begert.
Emilie a probablement écrit ce texte après que Voltaire, son amant, l’ait quittée et avant qu’elle ne tombe éperdument amoureuse de ce jeune officier trentenaire, futur père de sa fille dont la naissance causera sa propre mort à l’âge de quarante-trois ans. Voilà pour l’histoire. Donc un discours sur le bonheur? Ce serait plutôt : « bonheur … mode d’emploi » à consulter et re-consulter sans modération.
Ce que vous verrez au Lucernaire vous fera tomber amoureux-fou de cette femme hardie et tendre qui tente de définir ce qu’est une vie rendue invivable par le jugement des autres et leurs préjugés, mais surtout par vos propres lucidités tardives, vos certitudes, vos impatiences, vos doutes récurrents, et notre amour-propre à tous, mais aussi nos joies. Donc le pouvoir des sens, avec au menu toutes sortes de gourmandises et de désirs souvent décalés, assouvis ou non, qui sont le lot commun de l’homme et de la femme. Méli-mélo ? Non. Emilie donneuse de leçons de bonheur ? Surtout pas. Dans son discours parfois véhément l’humour côtoie une lucidité et une tendresse infinies mais maîtrisées. Madame du Châtelet est Edith Vernes dans une robe d’un gris suave qui met en valeur sa taille et sa silhouette. Ses déplacements, ses jolis gestes, son occupation de la scène dans un décor avec objets et accessoires raffinés sont étonnants. Musiques nobles et voix ‘off’: celle de Voltaire d’abord (Philippe Person tonique) et celle de Danielle Lebrun (une Madame du Deffand qu’elle connaît si bien pour l’avoir souvent incarnée au théâtre) à l’ineffable rosserie, qui décrète qu’Emilie est une personne peu féminine, suprêmement laide, mal dans sa peau, ce qui explique sa rage de manier trop de langues, vivantes ou pas, de traduire des auteurs latins majeurs - Newton inclus - et d’être une vraie mathématicienne cum physicienne: défi relevé, messieurs les scientifiques machistes ! Edith Vernes est troublante et vers la fin ses légers effondrements parfaitement programmés attendrissent. A ses côtés Longchamp est le domestique à peine dissimulé derrière le rideau de fond qui, en son absence, ré-investit le plateau pour nous lire les lettres bouleversantes que sa maîtresse a reçues de Voltaire et qu’elle n’a surtout pas rangées. Il ré-installe méticuleusement les objets dans le bureau de Madame. Ses déplacements sont ceux d’un Arlequin dansottant, sourcils levés, et ses mimiques quand il écoute Madame parler sont du genre « ah bon ? ah ?? ah bien !!! ».
Cher Longchamp qu’on embrasserait volontiers, vous faites en sorte que les critiques clamant que les spectacles à un seul personnage sur scène sont les algues vertes du théâtre seront ‘verts de rage’ en comprenant que Madame vous a convoqué pour ne surtout pas y jouer les utilités.
Le Lucernaire, mardi au samedi à 18h30, jusqu’au 2 juillet. Réservations : 01 45 44 57 34